Le 2 novembre 2007 se déroulait l’inauguration de l’exposition intitulée «Discovering Rastafari» au Muséum national d’histoire naturelle de Washington. Il s’agit là d’une manifestation sans précédent : le vernissage accueillait quelques 900 visiteurs dont un tiers de Rastas. Rappelons au passage que le muséum est visité chaque année par sept millions de visiteurs ! Gageons qu’un grand nombre d’entre eux a dû ressentir une certaine surprise à la vue d’une telle exposition consacrée au mouvement Rasta. Le webzine Rastalogie tient ici à féliciter l’immense travail effectué par l’anthropologue Jake Homiak, et saluer la mémoire de sa collègue Carole Yawney, pour qu’une telle exposition ait pu voir le jour au sein de la prestigieuse Smithsonian Institution.
Membres de la communauté Rastafari de Washington sur les marches du Smithsonian's National Museum of Natural History. La bannière de l’exposition surplombant les aînés de la communauté : Ras Maurice Clarke (deuxième à gauche), Queen Danita Iseskahsheba (à gauche), Pa-Jack Hewitt (à droite) ainsi que le conservateur de l’exposition Jakes Homiak, (deuxième à droite sur les marches).
L’annonce d’un événement de cette ampleur a suscité certaines controverses au sein du mouvement Rasta mettant parfois en doute la légitimité des organisateurs, évoquant par ailleurs le risque d’exploitation, de spectacularisation, voire de « babylonisation » du mouvement. Une mise au point s’impose : cette exposition a été réalisée avec le concours et la collaboration étroite des membres de la communauté Rastafari. Il ne s’agit donc pas là d’une mise en scène muséale ou d’une instrumentalisation institutionnelle de la culture Rasta. Rien de tel ici puisqu’un groupe consultatif composé de 17 Rastas (Rastafari Advisory Group) de différents pays (Jamaïque, Ethiopie, USA, UK, Panama…) et issus de diverses tendances du mouvement a pleinement et directement participé à cet événement.
Priest Dougie de l’EABIC (Ethiopia Africa Black International Congress / boboshanti) L'un des 17 membres du Comité consultatif Rastafari qui ont participé à l'élaboration de l'exposition.
La France est d’ailleurs représentée puisque Ras Ali Barbar Kenjah de la Martinique fait partie de ce groupe consultatif. «Discovering Rastafari» n’expose pas une image déformée, institutionnalisée du mouvement, mais constitue tout au contraire une réalisation internationale et collective accomplie pour et par les Rastas eux-mêmes. Conservateur de l’exposition, Jake Homiak est à mon sens le plus brillant chercheur du mouvement Rastafari. Homiak n’est pas un spécialiste autoproclamé, ni un universitaire pontifiant, il a passé trente ans à travailler au sein du mouvement Rasta, avec les aînés de la communauté Boboshanti et Nyahbinghi.
Ras Ivi (House of Nyahbinghi, Jamaïque) et Ras Iyah-Tee (communauté rasta du sud de la Floride) devant une fresque de Ras Daniel Heartman (Church Triumphant of Jah Rastafari) peinte à l’occasion de la visite de l’Empereur éthiopien en Jamaïque en avril 1966. Cette œuvre a été gracieusement prêtée par Jah Ras-O, Ras Moses, Ras Amblak et Ras Eric (Church Triumphant of Jah Rastafari).
Par ailleurs, cette exposition n’a rien d’une entreprise improvisée et opportuniste, elle procède d’un lent travail de réflexion et de collaboration. En 1997, Jake Homiak et l’ethnologue Carole Yawney envisagent la possibilité de réaliser un jour ce projet d’exposition. Entre temps, ils fondent un fonds commun archivistique et documentaire (IRAP) dédiée au mouvement Rasta. L’idée prend forme peu à peu et sera entérinée en Ethiopie en 2002. A Shashamane, ils présentent le projet aux anciens de l’ordre de Nyahbinghi, Boboshanti et Twelve Tribes. L’accomplissement d’un tel projet est loin d’être aisé et l’exposition ne verra finalement le jour que cinq ans plus tard, malheureusement sans la présence de Carole Yawney décédée le 23 juillet 2005.
La matriarche Mama Yarnah (Hartford, Connecticut) et Sister Audrey (de la Floride du Sud) devant le tableau intitulé "Queen Omega" par Jah Terms One. Mama Yarnah vivait au sein de la communauté de Back 'o Wall, à West Kingston au cours des années 1950.
Conçue avec rigueur et pédagogie, l’exposition « Discovering Rastafari » permet de repenser en profondeur la place essentielle et la contribution fondamentale d’un mouvement trop longtemps mésestimé. «Discovering Rastafari» confère aujourd’hui une reconnaissance internationale à la portée culturelle, historique, spirituelle, philosophique et universelle du mouvement Rastafari.
«Black Star Liner», maquette fabriquéé avec des allumettes par l'artiste Dudley Irons. Cette œuvre est prêtée par les collections d'art jamaïcain de Wayne et Myrene Cox.
L'exposition présente 20 minutes de vidéo qui couvre les thèmes illustrés par l'exposition : la place centrale de l'Empereur Haïlé Sélassié ; la lutte des Rastas pour faire accepter leur mouvement ; l'importance du rapatriement ; le rôle et la signification de la Livity rastafarienne ; l'unité et la diversité au sein du mouvement, le nouveau rôle des femmes dans le mouvement. Cet écran vidéo est entouré par des créations artistiques de Jah Terms One ( "Queen Omega", à gauche en haut) ; de Ras Everton Mitchener ( «Science of Infinity» représentant le Négus auréolé d’une aura cosmique, en haut à droite); de Ras Witta Dread ( « Father Time», en bas, au centre) et deux peintures de Jah Scratch sur le thème de l'invasion italienne (en bas, à gauche et à droite).
L'exposition explore également l'histoire de l’éthiopisme, de Marcus Garvey et leur influence sur le mouvement Rastafari.
Espace de l’exposition consacré aux reportages, aux images associés à l'invasion italienne de l'Ethiopie, ainsi qu’à la visite de l'Empereur en Jamaïque en 1966. On peut observer des articles originaux, des affiches, des cartes sur la défense de l'Éthiopie (en haut à gauche), une copie originale de l' «Illustrated London News » de Juillet 1936 montrant le Négus debout avec le pied sur un obus italien ; une copie de « Liberty » magazine publié aux États-Unis avec un texte de Sélassié annonçant les conséquences mondiales de la guerre en Éthiopie (extrait : «Aujourd'hui, c'est nous ... demain, ce sera vous") ; un original de l'invitation de la réception organisée pour le Négus à la King's House à la Jamaïque en 1966; et l’une médaille décernée par l’Empereur à l'un des 13 leaders Rastafari lors de sa visite en Jamaïque.
Oeuvre de Ras Daniel Heartman (Church Triumphant of Jah Rastafari) peinte pour souhaiter la bienvenue à l’Empereur lors de sa visite d'État en Jamaïque en avril 1966. Au dessus à gauche, on peut voir une photographie de Ras Shadrach (Church Triumphant of Jah Rastafari) recevant une médaille d'or des mains de l’Empereur en 1966.
L’exposition parvient à restituer les multiples facettes du courant Rastafari tout en retraçant son évolution à travers l’espace et le temps : la période proto-rasta (éthiopisme ; Marcus Garvey), son éclosion, la présentation d’événements charnières (la visite d’Haïlé Sélassié en Jamaïque en 1966) et sa diffusion aux quatre coins du globe. De la naissance du mouvement à son internationalisation, l’exposition s’articule ainsi autour de grandes orientations thématiques : la personnalité emblématique d’Haïlé Sélassié Ier, le rapatriement, la pluralité des congrégations et des organisations… L’originalité et la force de cet événement réside sans doute dans cette capacité à respecter la diversité de ses formes (les différentes mouvances du mouvement par exemple), à questionner le sens de la philosophie Rasta sans en trahir l’essence.
Sur cette photo, on peut voir Ras Michael et Pa-Jack Hewitt lors du concert Nyahbinghi dans l'auditorium du muséum. Ce concert inaugural du 2 novembre 2007 est historique puisqu’il réunit les trois membres originaux du groupe "Ras Michael & The Sons of Negus» (Ras Michael, Pa-Jack Hewitt, et Ras Martin).
Le Prince Ermias Selassie petit-fils de l’Empereur entouré par les célébrants et des membres de la délégation jamaïcaine lors de l'ouverture officielle de l’exposition. De gauche à droite: Queen Mother Moses ; Ras Maurice Clarke (Nyahbinghi Elder, derrière le Prince), Prince Ermias Selassie ; Sister Antoinette (House of Nyahbinghi, Jamaïque) ; Ras Sam Clayton (avec sa médaille ; Mystic Revelation of Rastafari, Jamaïque); Ras Sangie Davis (Douze Tribus d'Israël, Jamaïque); et la matriarche Ma-Ashanti (House of Nyahbinghi, Jamaïque).
Si « l’éducation est la clé » selon les dires du Négus lui-même, « Discovering Rastafari » permet au visiteur (aux groupes scolaires également) d’enrichir ses représentations, de dépasser ses préjugés et de se découvrir lui-même à travers la découverte de l’autre. Cette plongée inédite au sein de la spiritualité rasta est assurément un succès, et Jake Homiak étudie aujourd’hui la possibilité de la prolonger sous la forme d’une exposition itinérante. Les portes de l’exposition au Muséum d’histoire naturelle de Washinghton resteront ouvertes jusqu’en 2010.
Boris Lutanie
Crédits photographiques : Ras Thomas Hammang ; Ras Asher ; Sister Amy Staples, Jakes Homiak.
Liens : Pour en savoir plus sur l’exposition (photos, textes et vidéos) vous pouvez visiter les sites ci-dessous :
Le site de Ras Simeon : CLIQUEZ ICI
Le site United Reggae met en ligne une galerie de photos tirées de l’expo : CLIQUEZ ICI
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