O : Tu as commencé par le rap et le dancehall…
Takana : Oui, mon premier tube était dancehall,
car en Guinée à l’époque,
on ne connaissait pas vraiment le reggae. Mais comme
j’étais curieux et sensible à
toute bonne musique, je me suis intéressé
à Bob Marley. Sa voix m’a tellement touché
que j’ai voulu comprendre son message, parler
anglais et être engagé à mon tour.
Mon premier morceau reggae a été enregistré
en Guinée grâce à ma maman qui
m’a aidé à financer ce projet.
O : Tu as quitté la Guinée assez
jeune pour partir au Mali. Qu’est-ce qui t’a
poussé à aller là-bas ?
Takana : J’avais 18 ans et mes parents voulaient
que j’étudie. On était constamment
en opposition, notamment sur le point de vue de
la religion. Mes parents sont musulmans tandis que
moi j’adore Rasta Faraï. Je me suis toujours
dit qu’après le bac je partirais au
Mali, pour retrouver la terre de mes ancêtres
et pratiquer librement ma musique… Entre temps,
je me suis rapidement fait connaître à
Conakry. Je chantais partout où je le pouvais,
dans les écoles, les milieux que je fréquentais.
Le bouche à oreille a bien fonctionné,
c’est parti comme une traînée
de poudre dans la ville. J’ai été
repéré par des producteurs, puis par
Tiken Jah Fakoly, qui a demandé à
ce que je vienne à Bamako. Donc je suis parti
au Mali, alors que j’étais censé
passer le bac et que mes parents n’étaient
même pas au courant… (rires)
O : Dans tes chansons, tu fais souvent référence
à Jah, qu’est-ce qu’il représente
pour toi ?
Takana : Jah m’a libéré. J’étais
complexé par beaucoup de choses dans la vie.
Le message de Rasta est salvateur. Beaucoup de ceux
qui viennent aux concerts
de Reggae écoutent la musique mais n’entendent
pas forcément le message. Alors que Rasta
Faraï prêche pour la délivrance
de tous les peuples et nous enseigne l’amour
suprême, envers son prochain, les animaux
et même les arbres.
O : Tu es un artiste engagé, conscient de
la réalité sociale qui t’entoure.
Takana : On a des actions à accomplir. A
travers la musique, il ne s’agit pas seulement
de se divertir. En Afrique, on essaye de mettre
en place des sounds systems écologiques.
On ne peut pas laisser sa maison sale, critiquer
les gens, puis ne rien faire et se prétendre
révolutionnaire. Nous sommes dans un monde
d’orgueil, de vanité où chacun
ne peut compter que sur lui même. Il faut
savoir s’autocritiquer, pour donner la victoire
au bien qui est en nous. C’est un combat perpétuel
avec soi-même.
O : Que signifie Takana, le nom que tu as choisi
?
Takana : « La ville est détruite »
ou « détruire la ville ». Mais
il ne faut pas interpréter ce message au
sens propre. Il s’agit davantage d’une
destruction spirituelle que physique. Avec ce message,
je pars d’un constat : le désordre
est partout dans le monde. Je pense que le «
Jugement » ne va pas tarder, mais on a une
chance d’y échapper si on s’efforce
de changer en se respectant les uns les autres et
en prônant l’unité.
O : On parlait tout à l’heure de Tiken
Jah Fakoly, mais il y a eu une autre rencontre importante,
avec Manjul...
Takana : Oui on s’est rencontré au
Mali sur les collines de Lassa , où je vivais
avec la communauté rasta. Chaque samedi on
battait le Naiabingi, pour saluer
sa majesté Halié Selasié. Manjul
m’a remarqué car j’avais des
chansons propres à moi.
O : Qu’est ce que le Naiabingi ?
Takana : C’est une musique traditionnelle,
que les Rastamen utilisent pour prier Jah et c’est
aussi le nom d’une reine Ougandaise qui a
combattu les oppresseurs.
O : En quoi ton identité africaine influence
ta musique ?
Takana : Par les instruments traditionnels qui sont
utilisés, comme les balafons ou la flûte
africaine, et puis par les vibes et la voix qui
sont très africaines.
O : Que penses-tu de la scène reggae actuelle
en Afrique ?
Takana : Elle se développe avec force, car
le peuple africain est reconnaissant des témoignages
que les chanteurs de reggae apportent sur la réalité
de la
vie. Contrairement au public français, les
Africains portent un réel intérêt
au message qu’on leur transmet. C’est
très fort...
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