O : Ton album commence
par un morceau intitulé « Djôn’maya
», qui parle de tolérance.
Victor Démé : Oui, dans cette chanson
je dis qu’il faut respecter son prochain.
On connaît aujourd’hui mais on ne
sait pas ce qui peut se passer demain. Tu peux
être mieux que quelqu’un un jour et
ne plus pouvoir rien faire sans lui le lendemain…
Ce que tu n’ aimes pas, il ne faut pas le
faire aux autres, quelles que soient ta voiture,
ta villa, ta richesse… Chacun a besoin de
la paix et du respect, même s’il est
pauvre.
O : Après trente
ans de carrière tu as finalement enregistré
ton premier album et il est très bien accueilli
en France. J’imagine que ça doit
te toucher ?
Victor Démé : Oui, depuis que je
suis arrivé ici, il y a plein de gens qui
me disent « Démé,j’ai
acheté ton album et je l’écoute
depuis longtemps… » Alors que c’est
mon premier séjour en France. En tous cas,
je commence à comprendre certaines choses,
je vois ce que les gens aiment, dans les instruments
et les textes et c’est ce que je vais travailler
maintenant.
O : Il y a eu une rencontre
à l’origine de cet album ?
Victor Démé : Oui c’est Camille
[Louvel] qui est à la base de tout, David
[Commeillas] est venu nous aider et après
nous avons créé un label [Chapablues]
avec Nicolas [Maslowski] et Romain [Germain].
Ils se sont donné la main pour pousser
l’affaire, et moi je trouve que ça
brille !
O : De quoi parle la chanson
Burkina Musso ?
Victor Démé : Je dis aux hommes
burkinabés d’encourager les femmes,
car elles sont courageuses. Elles se réunissent
pour se donner des idées et construire
des projets. Il y en a qui font des pagnes, d’autres
des petits jardins, d’autres des savons
; elles montent des associations un peu partout...
Le matin, tu vois les femmes à vélos,
qui pédalent jusqu’au marché,
après elles doivent rentrer à la
maison et s’occuper des enfants…Elles
font avancer les choses et méritent nos
encouragements.
O : D’ailleurs je
crois que tu as appris la musique avec une femme,
en l’occurrence ta mère, qui était
griotte…
Victor Démé : Oui aussi avec ma
grand-mère maternelle, mais elles ne m’ont
pas vraiment appris. Je les voyais faire. Moi
je ne pouvais pas faire comme elles, mais au fond
du coeur j’étais avec elles.
O : Quand as-tu compris
que la musique ferait partie de ta vie ?
Victor Démé : Depuis mon enfance,
j’aime trop chanter ; il y a même
des gens à l’époque qui m’ont
donné 25 000 francs [Cfa] pour m’écouter.
O : Tu es né au
Burkina Fasso, mais tu es parti en Côte
d’Ivoire quand tu étais très
jeune ?
Victor Démé : Oui j’étais
à l’école coranique et chaques
vacances je partais avec ma mère au Burkina
voir ma grand-mère. L’ambiance était
super car comme elle était griotte, elle
était invitée partout.
O : A quelle époque
as-tu découvert les musiques afroaméricianes
?
Victor Démé : Quand j’étais
petit chez mon cousin, il écoutait beaucoup
de jazz, de blues et de musiques cubaines. Je
voyais que les mélodies lui plaisaient
et j’ai eu envie de faire pareil.
O : Dans les années
70’s, à Abidjan tu as beaucoup joué
et fait partie de plusieurs Orchestres. Pourtant
en 1988 tu décides de retourner dans ton
pays…
Victor Démé : Je me sentais mal
en Côte d’Ivoire, nous les voltaïques,
nous n’étions pas du tout respectés.
On nous appelait les « burkinabêtes
»… Il y a avait des rafles et on était
très mal vus. Même si le Burkina
c’est l’enfer au moins c’est
chez moi et je me sens heureux là-bas.
O : J’imagine que
cet album tu y avais pensé depuis longtemps,
quelle couleur voulais-tu lui donner ?
Victor Démé : Moi je ne force pas
l’inspiration. Comme je ne sais pas écrire
ni lire, si une mélodie me vient et que
je vois qu’elle peut me servir, je l’enregistre
avec un appareil. Sinon, je suis obligé
de la reprendre jusqu’à ce qu’elle
reste dans ma mémoire.
O : Quels musiciens t’ont
influencé ?
Victor Démé : Tout ce qui est bon
me plait, l’important c’est que la
musique me touche directement.
O : Cet album est très
touchant, il a un côté triste, presque
nostalgique...
Victor Démé : Oui, j’ai vu
plein de choses tristes, tous ces enfants abandonnés
par leurs parents. Aujourd’hui on a tous
les moyens d’éviter la grossesse,
alors je ne comprends pas pourquoi on ne peut
pas empêcher tout cela.
O : Ce disque est assez
rare, au Burkina les gens écoutent plus
du coupé décalé. Ce n’est
pas difficile d’arriver avec un album pareil
?
Victor Démé : C’est vrai,
j’ai des amis qui m’ont dit «
Démé pourquoi tu ne mettrais pas
un peu de coupé décalé dans
ta musique ». Moi je dis chacun son genre.
Ce n’est pas que je n’aime pas le
coupé décalé. Je ne veux
pas le jouer, car ça ne me va pas. Chez
moi au Burkina c’est trop écouté
!!! Si il y a des bons messages dedans ça
va encore, mais si c’est pour parler d’un
tel ou un tel ce n’est pas intéressant….